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Interview menée par Emmanuel Julien.  

Avec cet ouvrage, Joëlle Turin et Nathalie Virnot, pour reprendre les mots de Sylviane Giampino dans la préface, « nous invitent, en conjuguant l’analyse précise des albums et les observations des enfants en situation de lecture à voix haute, à décrypter tout ce que les petits lecteurs sont capables de dénicher, interpréter, transmettre, partager de leurs lectures ».
Un livre au plus près des rencontres de lectures avec les enfants, qui met aussi en lumière avec une authenticité généreuse l’action et le rôle des lectrices et lecteurs à voix haute lors de ces rencontres.

 Joëlle Turin et Emmanuel Julien sont administrateur·rice·s de l'Agence quand les livres relient.

 

Emmanuel Julien : Quelle est la genèse de ce livre ? Pourquoi maintenant et pourquoi ce projet à deux voix ?

 Joëlle Turin et Nathalie Virnot : Nous avons toutes les deux travaillé ensemble dans l’association A.C.C.E.S, où nous avons pu prendre conscience de l’importance capitale des lectures partagées avec les tout-petits, grâce aux observations faites pendant les séances de lecture et au travail d’analyse mené pendant les séminaires. Par la suite, nous nous sommes retrouvées aux observatoires de l’association Lire à Voix Haute en Normandie (LVHN). Ces réunions, nombreuses et régulières, ont pour objet la réflexion et le partage autour d’observations de situations de lecture. Ce précieux recueil d’observations a constitué une des bases de notre travail et de notre réflexion.
Il allait de soi que nous allions continuer et approfondir ces expériences, chacune apportant ses connaissances à l’autre pour une mise en commun. Il nous a fallu beaucoup de temps.

Dans cette écriture à quatre mains, comment avez-vous choisi de travailler ? Vous êtes-vous réparti les chapitres ou les avez-vous écrits à deux à chaque fois ?

J.T. et N. V. : Tout a été écrit à deux sans répartition initiale de chapitres ou de problématiques. Chacune écrivait de son côté ce qu’elle avait à dire et nous nous retrouvions régulièrement pour travailler ensemble : écrire, ajuster, compléter.

Comment avez-vous choisi de travailler la structure de cet ouvrage : êtes-vous parties depuis un corpus d’observations ou aviez-vous élaboré la trame et cherché ensuite les observations qui pouvaient la nourrir ?

J.T. et N. V. : Nous sommes parties d’un important corpus d’observations. Un certain nombre d’éléments et de sujets se dégageaient d’emblée pour toutes les deux et nous paraissaient essentiels à transmettre. Pour chacun d’eux, nous nous sommes appuyées sur nos expériences vécues. Pour n’en citer que deux : la façon dont le corps se mobilise, dans la lecture, si souvent source de malentendus entre adultes et enfants, puisque ceux-ci bougent, s’éloignent, jouent, en écoutant les histoires. Leur ingéniosité pour mettre en réseau histoires, albums, auteurs et illustrateurs sans que nous y fassions toujours attention.
Pas de table de matière théorique d’emblée mais un va-et-vient permanent entre les pratiques, le terrain et la réflexion. 

Votre livre est édité chez MeMo, maison d’édition jeunesse notamment réputée pour l’attention portée à la matérialité du livre. Quel a été le rôle de votre éditeur ?

J.T. et N. V. : Le premier rôle tenu par MeMo a été d’accepter le livre tel quel, de tenir autant que nous à la place des images et de nous faire totalement confiance. Si notre propos n’était pas assez clair par exemple, des suggestions bienvenues nous ont aidées à mieux l’expliciter, améliorant ainsi l’ensemble sans aucune contrainte imposée. Leur soutien permanent et enthousiaste nous a été très précieux.
Et bien sûr, puisque vous évoquez la matérialité du livre, nous avons été conquises par l’objet : avant tout, le choix de l’image et le toucher de la couverture, la qualité du papier, un format facilitant le maniement, une mise en page articulant clairement les propos, le rendu des illustrations… nous ne pouvions rêver mieux.

Quelle réception connaît cet ouvrage ? L’avez-vous pensé, destiné pour un ou plusieurs publics spécifiques ?

J.T. et N. V. : Nous n’avons pas d’évaluation précise des ventes mais de nombreux retours positifs. Nous avons souhaité transmettre au plus grand nombre possible de lecteurs nos expériences, nos connaissances, nos réflexions pour faire changer les regards sur les livres et les tout jeunes lecteurs. Le livre s’adresse à tous ceux qui se soucient de l’éveil culturel de l’enfant (professionnels, parents...), à tous ceux qui s’interrogent sur l’apport du livre dans les relations. Aider, dans ces moments de plaisir assuré, à mesurer l’ampleur de ce qui se passe, de ce que cela déclenche.

L’observation des rencontres de lectures est au cœur de votre ouvrage. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

J.T. et N. V. : C’est important parce qu’il ne s’agit pas d’une théorie de la lecture généralisable mais d’un ouvrage ancré dans l’expérience, le terrain, associé à une élaboration nourrie de nos lectures, de nos connaissances en matière de développement de l’enfant, de la qualité littéraire et artistique des albums proposés.
Notre point de départ est toujours l’observation du jeune enfant. Nous parlons souvent de surprise, d’inattendu… Dans notre manière de lire les albums, nous nous mettons à la disposition du tout-petit, nous l’avons toujours en tête, que ce soit au moment de choisir les albums, en termes de rythme de lecture, d’hypothèses ou commentaires etc. C’est ainsi lui qui nous prend par la main pour nous entraîner dans sa lecture. D’où les surprises. C’est pourquoi nous parlons de « ce que nous enseignent les enfants », c’est-à-dire tout ce que nous n’aurions pas pu anticiper, tout ce que nous ne savions pas avant cette lecture-là.

Tout au long de votre ouvrage, et notamment des observations, vous faites une ode à la « curiosité active » et à l’intelligence du petit enfant, dès lors, dites-vous, qu’« on lui laisse la liberté d’en exprimer toutes ses dimensions, hors d’un contexte d’éducation et d’apprentissage ». Vous rapportez également comment il peut être fasciné, captivé, absorbé, comment il « plonge » dans l’album. Cette présence curieuse et totale à la lecture est fondamentale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J.T. et N. V. : C’est ce que l’expérience sur des années nous a appris. Et cela survient parce que nous sommes aux côtés de l’enfant, jamais en surplomb. Nous suivons son cheminement très personnel, nous l’accompagnons en lui reconnaissant ses potentialités et en créant les conditions pour qu’il les développe.
Un bébé, un très jeune enfant lit le monde en permanence, essayant de construire du sens à partir de ce qu’il voit, entend, ressent. Quand les conditions sont suffisamment bonnes, quand il est en sécurité et en confiance, il se montre pleinement ouvert à ce qui l’entoure, avec appétence et intérêt. La proposition d’une histoire, d’un bel album, qui s’adresse à lui personnellement, est alors un nouveau terrain où exercer sa curiosité et son intelligence.
Contrairement aux conditions d’usage dans les apprentissages et parce que nous sommes dans une démarche de partage de plaisir, de gratuité et à dimension culturelle, la liberté de choix, d’interprétation, de mouvement, d’écoute, l’attention et le plaisir dont nous témoignons en découvrant les histoires ensemble, en les vivant ensemble, en se les appropriant personnellement stimulent, éveillent encore davantage leur curiosité et leur imagination. 

Les observations choisies expriment très souvent l’émerveillement, la surprise, l’étonnement, voire la sidération de la lectrice/lecteur devant les réactions des enfants. Pourquoi selon vous ces réactions continuent toujours de nous surprendre autant, nous les adultes, y compris lorsqu’on est familier de ces rencontres de lectures  ?

J.T. et N. V. : Parce que chaque enfant, nourri de bons livres, entouré, fait son chemin, exerce toute sa créativité. C’est l’enfant qui nous entraîne, sans que nous puissions prévoir le chemin qu’il va emprunter, les interprétations, les hypothèses, les liens imprévisibles, inattendus qu’il va déployer. Chaque enfant élargit notre manière d’interpréter, nous surprend par sa façon de recevoir les mots et les images, de jouer avec ce qui lui est proposé, de créer du sens et de l’émotion.
Cela n’est valable, tangible que si nous sommes capables de voir, de recevoir, d’observer, d’accorder de la valeur à tout ce qu’il dit et fait. Il s’agit de se dégager de représentations a priori, selon lesquelles un tout-petit ne pourrait pas se concentrer longtemps, lire des images complexes, écouter des récits qui utiliseraient un lexique ou une syntaxe inhabituels… autant de présupposés qui limitent le champ des possibles. Pourquoi cette enfant de 15 mois se passionne-t-elle pour cet ouvrage réputé pour les plus grands ? Mystère… mais force est de constater qu’elle va toujours le chercher, qu’elle le redemande encore et encore et vient même de repérer un autre album du même auteur. Des situations comme celle-ci, fréquentes quand on en crée les conditions, nous rappellent qu’en faisant confiance aux enfants et aux albums, on apprend sans cesse sur les capacités des très jeunes enfants.

Bon nombre de vos observations rappellent le rôle du temps pris avec les enfants, tant durant la rencontre de lecture qu’au fil des rencontres. Un temps qui se nourrit des silences et de la retenue du lecteur/de la lectrice pour laisser de l’espace à l’enfant et lui permettre d’exprimer quelque chose de son « point d’ancrage » dans l’album, de son « mode de lecture ». Pourriez-vous nous en dire plus de cette temporalité particulière, qui implique une certaine posture du lecteur/de la lectrice ?

J.T. et N. V. : La notion de temps s’applique aussi bien à la régularité dans les séances de lecture, qu’au fait de veiller à respecter le rythme de chaque enfant, de le laisser prendre leur temps, d’être prêt à lire et relire le même livre pour que chacun se l’approprie à sa façon. Dans cette idée du temps, il y a avant tout l’exigence de s’ajuster à chacun.
À l’échelle de l’enfant, il y a souvent un malentendu : plus il est jeune, plus courte devrait être l’histoire. Or c’est plutôt l’inverse : il a besoin de temps pour s’établir sereinement dans la situation et nous avons besoin de temps pour l’approcher doucement. Dès qu’il saura tourner les pages, il s’arrêtera longuement sur certaines, reviendra en arrière, demandera une deuxième, une troisième lecture…
À l’échelle des projets de lecture, c’est le temps long aussi qui permet aux enfants de s’approprier les choses. En y associant une régularité, on va leur permettre d’anticiper ces moments et d‘en devenir acteurs.

Dans votre chapitre sur l’entrée dans la fiction, vous abordez l’adhésion à la fiction chez les petits enfants pour entrer dans leur imaginaire et présentez plusieurs marqueurs de fictionnalité. À l’Agence quand les livres relient, plusieurs personnes expriment leur impression que les enfants interrogent plus qu’avant la vraisemblance des récits et peuvent presque refuser ce « contrat » fictionnel. Partagez-vous ce regard ? Diriez-vous que l’adhésion à la fiction a changé et pourrait être plus difficile qu’auparavant ?

J.T. et N. V. : Tout peut arriver dans un livre, comme le dit Michel Melot que nous citons. Les enfants le savent. Ils sont les premiers à inventer des histoires abracadabrantes qui peuvent partir de la réalité, du vécu et s’envoler. Tout est également possible dans l’imagination et les expériences imaginaires sont aussi riches que les autres, elles comptent autant dans l’appropriation et la compréhension des autres et du monde en général.
Avec les tout-petits, nous n’observons pas plus de résistance à la fiction que précédemment. Certains enfants ont besoin de rappeler que « ça ne se peut pas », mais peu leur importe, ils sautent à pieds joints dans les récits et peut-être plus encore dans ce cas parce qu’ils se sentent tout à fait libres de le faire. C’est l’équivalent d’un jeu et la confirmation qu’il y a une différence entre le monde réel et celui de la fiction, que nous sommes bien ensemble sur deux scènes différentes.

Vous rappelez avec force l’importance de la qualité littéraire et esthétique des albums proposés aux enfants et de leur nécessaire diversité. Quel regard portez-vous sur une littérature plus commerciale, standardisée, souvent sur le mode de la série, qui trouve son public et que l’on rencontre chez de nombreuses familles ? Quel rôle lui attribuez-vous ?

J.T. et N. V. : Dans certaines familles, certains milieux, certaines cultures, les offres diffèrent et peu importe. Le « tout venant » n’a pas besoin de nous. Ce qui nous importe, c’est le rôle des professionnels, qui consiste à donner le meilleur à tous et non seulement à certains. C’est notre conception de l’élitisme mais aussi de l’éclectisme car la diversité des propositions permet la comparaison, la confrontation, élargit la réflexion. Toucher à tout à l’âge où on découvre le monde est une première entrée dans son hétérogénéité, dans tous les domaines.

L’une et l’autre, vous êtes investies dans les rencontres de lecture et l’album jeunesse depuis de nombreuses années. À quel moment et comment vous y êtes-vous intéressées ? Comment êtes-vous « tombées » dedans ?

J.T. et N. V. : Nos vies personnelles et nos engagements professionnels ont été les déclencheurs de cet immense intérêt pour les livres et les histoires. Les inégalités sociales et culturelles ont changé cet intérêt en engagement.
N. V. : J'ai travaillé longuement à l'Unité du Soir, auprès d'enfants entre 6 et 13 ans n'ayant pas acquis la lecture ni, plus largement, aucune familiarité avec la langue écrite, ce qui entraînait échec scolaire, mais surtout grande souffrance, inhibition intellectuelle et sociale, violence etc. Nous nous trouvions en grande difficulté, notamment en tant que psychopédagogues, pour y remédier.
Une chose s'imposait à nous : il nous fallait amener ces enfants à retrouver la dimension de plaisir... ou la découvrir. Une thérapeute de l’équipe était à leur disposition pour leur lire des histoires. Nombre d’entre eux commençaient par attaquer la bibliothèque, lancer les livres, les cacher, s’en servir de matraques… puis peu à peu s’en approchaient, osaient entrer et acceptaient, à l’abri des regards moqueurs, de choisir des albums et D'en demander la lecture. À partir de là, bien souvent, ils faisaient un chemin à reculons, se faisant lire des histoires écrites pour des enfants de plus en plus jeunes. Comme s'il leur fallait repasser par un type de plaisir très simple. Cette expérience sur plus de vingt ans m'a beaucoup questionnée et mobilisée. Comment ne pas en arriver là ? Comment, avant l'âge scolaire, pallier les inégalités devant l'accès au livre ? C'est le cœur du travail d'A.C.C.E.S., en petite enfance.
J.T. : Lectrice depuis toujours et après des études en Lettres modernes, j’ai eu la chance de participer à des ateliers d’écriture, à des comités de lecture orchestrés par Geneviève Guilhem, conservatrice à la Bibliothèque départementale de l’Essonne, et surtout initiatrice de la mise en place de bibliothèques à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. C’est dans ce département qu’est née l’association A.C.C.E.S. et que j’ai pu côtoyer tous ses fondateurs, dont Geneviève Guilhem faisait alors partie. C’est parmi ces personnalités toutes profondément engagées que j’ai pris conscience d’une des directions fondamentales à donner à ma vie : un accès démocratique et égal pour tous à la culture, sans aucune distinction. En particulier, pour moi, sans distinction d’âge « on n’est jamais trop petit pour lire », de langue ou de condition sociale et avec une exigence jamais démentie en matière de qualité des livres et des histoires. Les cours de Jean Perrot, premier universitaire à avoir introduit la littérature de jeunesse dans le corpus des études littéraires générales que j’ai suivies pendant des années comme auditrice libre à la Sorbonne m’ont fait comprendre et mesurer combien cette littérature n’était pas secondaire. Bien au contraire, elle ouvrait sur de multiples champs de réflexions et de connaissances dans lesquels il nous accompagnait en soulignant les liens, en multipliant les portes d’entrée. J’ai travaillé avec A.C.C.E.S. pendant une quinzaine d’années (rédaction, choix des livres, formation), puis j’ai été accueillie par l’Agence quand les livres relient où je peux tout à fait et en toute liberté suivre le même chemin.

Quel lien/rapport, notamment littéraire et esthétique, avez-vous aujourd’hui avec l’album jeunesse sur un plan plus personnel ?

Le même que pour toute lecture, qu’il s’agisse de romans, de nouvelles, de contes, etc. L’essentiel reste toujours le plaisir du texte, la beauté et l’originalité des images, la cohérence des récits, des fictions, leur capacité à nous entraîner dans des pensées, des interrogations, des connaissances nouvelles.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre à un parent à propos de la lecture d’albums avec son enfant ?

Que c’est un lieu de plaisir, un mode assuré de relation accessible à tous, toujours, partout, un univers de découvertes permanentes.

Et à un professionnel ?

La même chose, plus le fait qu’il ouvre des portes à tous, y compris à ceux qui jusque-là n’avaient pas franchi le seuil de ces belles découvertes et rencontres.

 

Un très grand merci à vous deux pour la qualité de ces observations, de vos réflexions et la richesse de vos engagements.

Pour aller plus loin : https://www.editions-memo.fr/livre/petits-enfants-grands-lecteurs/
Sur cette page, une interview filmée des deux autrices compléte cette interview écrite.