
ÉDITORIAL
Le bébé, une belle complexité !
Les bébés sont de très bons lecteurs d’images ! Ils ont, par élan vital, une appétence, une curiosité pour comprendre le monde et s’y installer. La vue, au sein d’une expérience multisensorielle commencée dès la vie intra-utéro, est une pierre angulaire de la construction du réel. Les bébés cherchent dans les propositions visuelles les frontières entre la forme et le fond pour définir le monde qui les entoure. Les premiers mois offrent une réceptivité émotionnelle particulière, visuelle, sensorielle, tactile... Tout est découverte et tout est à appréhender. Ceux d’entre nous qui naviguons parmi les tout-petits ont pu éprouver comment leur regard atteste de leur qualité de présence à la relation. Cette intensité de regard signe, en miroir de l’intime, l’immensité de ce qui se joue dans leurs constructions affectives, cognitives et sociales.
En situation de lecture partagée, lectrices et lecteurs ont sans nul doute fait l’expérience du regard de l’enfant qui navigue entre la bouche de l’adulte qui parle et une image simple ; puis il s’arrête, plus longuement et plus intensément, sur une image complexe. Je pense de mon côté à ce bébé rencontré autour de l’album de Claire Dé Compte sur tes doigts*. Je l’observe et remarque comment la page de droite semble attiser chez lui une curiosité. Il la scrute, son regard se fait intense. Je ressens la qualité de son attention. Que se passe-t-il pour lui entre la photographie de la page de gauche, petit caillou aux contours simples et lignes droites, et celle de la page de droite, objet plus ardu à identifier et nommer, spirale(s) aux couleurs contrastées et lignes hypnotiques ? Cette triangulation parle exactement de ce qui nourrit un bébé. Un visage, une bouche qui retient le tout-petit dans une relation, le porte dans ce sentiment d’être ensemble. Une image simple, qui rassure et permet sans trop d’effort de distinguer la forme du fond, travail essentiel des premiers temps de vie. Et enfin un regard qui se pose. Un regard attentif, minutieux, concentré, qui en détaille une autre, plus riche, à la lecture moins immédiate.
Les ponts entre simple et complexe rapprochent le tout petit de l’expérience du sentiment continu d’exister dont nous parle Winnicott, entre réassurance et découverte, connu et inconnu. Les recherches en psychologie du développement nous ont appris, dès les années 70, que les bébés avaient une appétence toute particulière et fixaient plus intensément, plus longuement, les images offrant des formes foisonnantes, concentriques et incurvées. Sans doute faut-il plus de temps pour extraire les contours d'un tel paysage et ainsi appréhender l’image, ce qu’elle propose, ce qu’elle fait éprouver. Le monde est complexe et les tout-petits aiment cette complexité ! Laissons-nous surprendre par les bébés, par leur intelligence, leur sensibilité. Arrêtons d’avoir du bébé une vision simplifiée et acceptons, comme nous le savons déjà depuis 50 ans, qu’ils savent mieux que nous lire le monde.
Sophie Ignacchiti, psychologue, membre du conseil d'administration de l'Agence quand les livres relient.
* Compte sur tes doigts, de Claire Dé, éditions Les Grandes Personnes, 2017.

